Voici la nouvelle classée 3ème du Concours de Nouvelles 2011

Posté le 27 avril 2011, dans la rubrique ACTUS

Voici en intégralité la nouvelle qui a remporté le 3ème prix du
Concours de nouvelles TheBookEdition 2011

« La vache et le manuscrit »
de Ludovic Mir

Depuis plusieurs minutes, je contemplais d’un œil morne le goulot de la bouteille de bière. Une mouche était venue s’y poser, mais je n’avais pas esquissé le geste de la chasser. De toute façon, j’avais tout bu.
À l’instant même où je me demandais si un insecte pouvait avoir des angoisses existentielles, mon téléphone portable me ramena à la réalité.
— Tu sonnes toujours au bon moment !
— Je te dérange, c’est ça ?
— Non, pas du tout ! grognai-je en regardant la mouche s’envoler.
— Quelque chose ne va pas ?
Bob devait avoir l’instinct pour ces choses-là.
— Comment t’as deviné ?
— J’ai perçu ton enthousiasme coutumier.
Ce n’était donc pas l’instinct.
— Très drôle ! grinçai-je au moment où, sans doute sujette à un début d’alcoolisme, le mouche se recollait au goulot.
— Raconte.
— J’ai fait une connerie. Trois heures de boulot bousillées d’un seul coup.
— Du boulot sérieux ?
— Très.
— Laisse-moi deviner : t’as cassé la pile d’assiettes dès que tu as eu fini d’essuyer la dernière.
— De plus en plus drôle, Bob. Tu te surpasses !
Je l’entendis soupirer.
— Bon. J’ai compris. C’est ton manuscrit ?
— Tu te rappelles que je t’avais parlé des adverbes ?
— Ben oui. Mais c’est pas grave, les adverbes, non ?
— Trop d’adverbes, c’est encombrant. Surtout les lourds, ceux qui se terminent en « ment ».
— Tu m’as dit ça, en effet.
— J’ai fait une recherche, avec mon traitement de texte, sur la syllabe « ment ». C’était plus facile pour les repérer. Et j’ai commencé à bosser là-dessus. Supprimer, remplacer… Souvent, ils sont inutiles ; et même quand ils ont l’air de servir à quelque chose, je peux les virer parce que je les ai mis pour assister un verbe trop faible.
— Tu te prends beaucoup trop la tête avec ça.
— Pas du tout. Tu connais l’enjeu, non ?
— Et qu’est-ce qui a foiré ?
— J’avais bossé trois heures sur ce truc-là, quand j’ai fait une fausse manoeuvre. Deux touches combinées je ne sais plus trop comment, et mon « rechercher » est devenu un « remplacer ».
Résultat : j’ai blackboulé d’un seul coup les 1170 syllabes « ment » contenues dans mon texte.
— Tu les as remplacées par quoi ?
— Par rien.
— Rien ?
— Ben oui, rien. Mais pas le mot « rien », hein ! Je veux dire le vide. Pas une lettre. Donc pas moyen de faire une recherche…
— Et t’avais pas fait de sauvegardes régulières ?
— Hélas !
— Tu sais pourtant que…
— Mais merde ! coupai-je en terrorisant la mouche qui fila se réfugier dans la poubelle. Bien sûr, que je le sais ! En plus, je le fais toujours. Mais là, ça marchait bien, j’étais dans le mouvement et j’ai oublié de sauvegarder. Et maintenant, j’ai l’air con.
— Ah là là ! Enfin, si ça peut te consoler, pense que toute bévue que tu fais te rend immédiatement sympathique aux yeux de ceux qui ont commis la même avant toi.
Je l’entendis rire puis il me lança :
— Sache que je te trouve très sympathique !
— T’es pas drôle, Bob !
— Ce qu’il te faut, c’est te changer les idées. Je passe vers quinze heures et on va s’éclater les guibolles ?
— Bof…
— Mais si ! décida-t-il. Ça te détendra ! On est dimanche, il fait beau, autant en profiter !
Il coupa la communication sans me laisser le temps de répliquer. Je décrétai que ce qui me soulagerait, sur le moment, ce serait une autre bière. Je traînai les pieds jusqu’au réfrigérateur et retournai devant mon PC où j’avalai quelques bonnes lampées avant d’essayer de me remettre au travail.
Toute expérience malheureuse apportant son lot d’enseignements, je pris soin cette fois de compléter à l’identique les cases de recherche et de remplacement et de lancer des sauvegardes toutes les deux minutes ; mais c’était idiot parce que je n’avançais plus. Mon esprit était trop encombré par les reproches que je m’adressais. En sus d’être maladroit, je loupais régulièrement les meilleures occasions de me taire. Bob avait raison : je devais prendre l’air et penser à autre chose qu’à ma soeur, à Duschmurtz et au défi le plus débile de mon existence.

La pratique du sport à un rythme raisonnable permet non seulement de s’oxygéner le corps, mais aussi l’esprit. C’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de marcher ou d’entreprendre une balade sur une bicyclette. Seul, on médite, on échafaude quelques projets, on rêve… À plusieurs, on échange des idées, on se raconte les dernières blagues, on évacue ce qu’on a sur le cœur… Dans un cas comme dans l’autre, l’énergie dépensée physiquement tempère l’éventuel énervement que pourrait occasionner l’abord d’un sujet scabreux. Le sport pour le plaisir, ça détend.
Bob et moi pédalions tranquillement et, bien que nous eussions abondamment parlé de mon manuscrit, l’atmosphère était vraiment agréable et propice à la rigolade au moment où nous nous jetâmes dans un sprint effréné sur une petite route de campagne.
— Le dernier à la ferme est une lopette ! avais-je annoncé.
Nous connaissions les lieux pour y être passés maintes fois : un chemin vallonné, goudronné, avec de jolis virages et entouré de pâtures, qui menait à la grand-route et sur lequel nous nous étionsdéjà lancé quelques défis. Deux kilomètres « à fond » jusqu’au croisement où nous parvenions généralement cramoisis et au bord de la nausée, les jambes tremblantes, incapables sous peine d’asphyxie de prononcer plus de deux syllabes d’affilée.
Comme j’avais pris soin d’être du bon côté du chemin pour le premier tournant, et qu’en outre Bob avait un peu tergiversé avec les commandes de son dérailleur, j’avais pris une légère avance que je comptais bien maintenir jusqu’à notre ligne d’arrivée fictive. Un rapide coup d’œil par-dessus l’épaule m’assura que j’abordais en tête une petite bosse après laquelle le tracé filait en descente vers un virage que nous négociions généralement sans la moindre inhibition.
Je grimpai « en danseuse » puis retrouvai la selle et mis les mains en bas pour attaquer la suite « le nez dans le guidon ». La courbe était sans grande visibilité, mais nous la connaissions parfaitement et, comme le font souvent les cyclistes en milieu rural, gardions l’oreille attentive à l’éventuel bruit de moteur signalant l’approche d’un véhicule.
— La vache ! m’exclamai-je en tirant sur les manettes de freins.
Évidemment, une vache n’a pas de moteur. Pas plus qu’elle n’est un véhicule.
J’ignore qui, du ruminant ou de moi, fut le plus surpris par notre rencontre inattendue, mais nousparvînmes à nous éviter en partant chacun de notre côté : moi dans le fossé et la bête sur le chemin et en flattant. De frayeur, probablement. Je n’eus pas l’occasion de le remarquer, mais Bob m’en informa par la suite, lui qui maintint le cap tant bien que mal pour s’arrêter un peu plus loin dans des éclaboussures de bouse fumante.
— Ça va ?
— Beuh…
— Au moins t’es vivant !
Je m’extirpai du fossé et mon ami eut un réflexe de recul.
— Et merde !
— Tu peux parler, tiens !
Son front s’ornait de quelques taches, mais il restait présentable, ce qui était loin d’être mon cas.
— Eh ben mon vieux !
— Ouais, ça va, ça va…
— T’as pas de mal ?
J’avais la main gauche douloureuse, des écorchures sur les bras et probablement aussi sur les jambes, mais je ne pouvais les voir en raison de la crasse que je trimbalais. Le fossé, à l’extérieur de la courbe, était saturé d’une eau sale et malodorante dans laquelle j’étais tombé à genoux après y avoir planté ma bicyclette.
— Je survivrai, grommelai-je.
— T’as cogné la vache ?
— J’aurais peut-être mieux fait, tiens ! Qu’est-ce qu’il foutait là, ce ruminant ?
Le bovidé s’était immobilisé une vingtaine de mètres plus loin. Nous entendîmes alors un bruit de moteur et un tracteur stoppa juste après le virage d’où il avait surgi. Deux types du genre costaud en descendirent et nous les vîmes se diriger vers la vache, qui amorça un demi-tour puis choisit de s’arrêter au bout de quelques pas en s’apercevant que la voie n’était pas libre non plus de notre côté.
Un des deux hommes rattrapa la bête fugueuse et la poussa sur le chemin en direction de l’exploitation, pendant que l’autre nous rejoignait.
— Ça va ? s’enquit-il sous sa grosse moustache.
— On peut dire ça comme ça, oui.
— En tout cas, on n’a pas touché à votre vache ! le rassura Bob.
— Elle n’a pas essayé de vous voler un vélo ? s’inquiéta le fermier.
Les laissant à leur humour pince-sans-rire, j’entrepris de récupérer ma bicyclette et ne pus que constater qu’elle ne serait plus en état de rouler. Comme je ne me sentais pas davantage dans celui de pédaler, je n’en conçus guère de frustration.
Le fermier marmonna quelques excuses et proposa de nous emmener jusque chez lui pour une séance de décrassage avec déballage de trousse de secours, ce qui me donna à penser qu’il se considérait tout de même comme légèrement responsable des exploits de sa vache fugueuse. Les primes d’assurances sont rarement insignifiantes et les plaintes au civil toujours désagréables à gérer.
Les restes de mon deux-roues furent accrochés au tracteur sur lequel je grimpai en compagnie du propriétaire, Bob ayant déjà pris les devants. Je me sentis d’abord embarrassé d’embarquer avec ma boue fétide, mais comme les machines agricoles sont rarement tendues de velours et que les narines de ceux qui les manœuvrent sont généralement rompues à bien des mauvaises odeurs, je réalisai que ma gêne n’avait aucune raison d’être. Au passage, le chauffeur récupéra son fils – un moustachu, lui aussi – qui venait de reconduire la fugueuse en zone de broutage autorisé ; et quand nous arrivâmes dans la cour de la ferme, Bob nous y attendait déjà.
— Désolé, mais c’est pas moi la lopette ! triompha-t-il en m’aidant à dépendre la bicyclette.
Tandis que le fils et le tracteur disparaissaient dans une bouffée de diesel, le père nous introduisit dans une petite pièce au sol bétonné, équipée d’un coin douche et qui sentait l’humidité.
— Il y a de quoi vous laver à votre aise, nous annonça-t-il en tirant d’une armoire métallique plusieurs serviettes en éponge. Quand vous aurez fini, passez par ici pour boire un coup et soigner vos bobos. Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à le demander.
Sur ces paroles d’encouragement à la débrouillardise, il fila par la porte latérale qu’il venait de nous désigner et nous laissa nous démerder – dans tous les sens du terme – avec sa salle de bains de campagne.
— T’as vu les dégâts à ton vélo ?
— Huuuuh ?
— Je dis : t’as vu les dégâts à ton vélo ?
— Crie plus fort, dis-je. J’entends rien avec le bruit de la douche !
— Ton vélo est fort amoché ?
— J’sais pas. La roue avant est foutue, il me semble. La chaîne a sauté et il est dégueulasse, mais ça doit pas être grave.
— De toute façon, c’est eux qui dédommagent.
— Ouais, je suppose.
Je coupai le jet, quittai le tub et entrepris de me sécher.
— Tu saignes quand même, là.
— Mes guibolles sont écorchées. C’est rien, mais je vais leur salir la serviette de bain, c’est sûr.
Je récupérai mes fringues, qui n’étaient pas trop souillées, et commençai à me rhabiller.
— Tu te laves pas ?
— Bah ! Moi, ça va.
— Nettoie quand même la bouse que tu trimbales sur le front ! me gaussai-je.
Bob s’examina dans le miroir piqué qui surmontait un vieil évier rectangulaire, ouvrit le robinet et rectifia son look pendant que je terminais de me vêtir. Mes chaussettes et mes chaussures étaient crasseuses et je n’eus d’autre solution que de les laver à grandes eaux. J’avais mal partout, autant à cause de ma chute que des efforts consentis en pédalant.
À pieds nus, je quittai le local et parvins dans un petit hall où débouchait un escalier de bois. Une porte était ouverte sur une vaste cuisine et je pris cette direction, chaussures et chaussettes à la main, Bob sur les talons.
— Quelqu’un ?
— Ah ben, vous êtes plus propre comme ça ! s’exclama le patron en entrant depuis une pièce voisine et en m’examinant des pieds à la tête. Et ça va ? Pas trop de mal ?
— Ça va, oui.
Il tritura sa moustache.
— On va vous soigner, hein ! Asseyez-vous donc ! Florine ! Tu peux venir ?
Je sursautai tellement il avait crié fort, mais ce n’était pas à moi qu’il en avait. Ni à Bob, qui avait pourtant sursauté lui aussi. Pendant qu’on posait nos fesses, le type appela une seconde fois vers les pièces de l’habitation, sans doute pour nous faire admirer la puissance de son organe vocal, puis nous proposa de boire un coup « en attendant ».
— Ma fille va arriver avec la trousse de secours, annonça-t-il en sortant trois bières du réfrigérateur en guise d’anesthésique.
Il les ouvrit prestement en les tenant ensemble d’une seule main, et c’est quand il jeta le décapsuleur et les rondelles de ferraille sur la table que je compris que je m’étais trompé en pensant qu’il s’était servi uniquement de ses doigts. « Santé ! » fit-il ensuite avant d’avaler quelques bonnes lampées directement au goulot. Nous l’imitâmes sans délai pour ne pas lui donner l’impression d’être des petits bourgeois exigeant le luxe de boire dans un verre et, une demi-minute et une demi-bière plus tard, la secouriste apparut. À l’exception de la moustache, l’air de famille était indiscutable. Les rondeurs étaient réparties différemment, mais la constitution robuste martyrisait allègrement les coutures d’un vieux blue-jean et d’une chemise à carreaux aux manches retroussées sur des bras potelés.
Contrairement aux prévisions de son père, elle n’apportait pas la trousse de pharmacie, mais la découverte de mes écorchures lui fit déclarer qu’elle partait immédiatement la chercher.
— Elle va vous bichonner, annonça le fermier.
Compte tenu du physique de la secouriste, je sentis les doutes m’assaillir.
— Elle est infirmière ? m’inquiétai-je.
— Vétérinaire.
— Tu pouvais pas mieux tomber, vieux ! jeta Bob en me filant une tape dans le dos.
De retour avec deux mallettes de belles dimensions qu’elle ouvrit sur la table, Florine se pencha sur mes bobos qu’elle entreprit de désinfecter et de badigeonner de mercurochrome pendant que son père lui relatait les récents événements. Elle s’était accroupie près de mes jambes après m’avoir fait poser les pieds sur une chaise. Ses grandes mains étaient plutôt douces et ses gestes fermes mais
sans brutalité.
— Il valait mieux éviter la collision avec la vache, croyez-moi ! commenta-t-elle quand son père se tut.
— Pourquoi ? Heu… Elle a un sale caractère, celle-là ?
— Elle pèse dans les sept cents kilos.
— T’as bien fait de sortir du ring tout de suite ! clama Bob, hilare.
— Oui, je faisais pas le poids.
Florine se redressa et remballa le matériel. Elle ne riait pas.
— Voilà. Plus d’autres blessures ?
— Ça va.
Je me demandai si je n’avais pas manqué de tact en parlant de poids, mais me rassurai en me disant que je n’avais pas moi-même lancé le sujet.
— T’es classe, comme ça ! apprécia Bob en reluquant mes jambes maculées de rouge.
— Tu veux que je m’occupe des papiers ? proposa Florine à son père.
— J’aime autant, oui, puisque ta mère n’est pas là. La paperasserie et moi, tu sais…
— Venez par ici. On va remplir la déclaration.
— La déclaration ?
— Pour l’assurance.
— Je vous laisse ! fit le patron après avoir liquidé sa bière.
Nous l’imitâmes puis suivîmes la vétérinaire dans une pièce abondamment pourvue d’armoires et
d’étagères surchargées, et au centre de laquelle une grosse table en bois ciré encombrée de piles de papiers faisait office de bureau.
— Il serait temps qu’on range un peu ce fourbi ! grogna la jeune femme en fouinant dans une armoire.
Elle s’assit, ouvrit un classeur et tira des formulaires d’une enveloppe.
— Vous complétez les cases, ici et là, me dit-elle rapidement. Et en dessous, vous décrivez les dégâts subis par votre vélo. Notre compagnie d’assurance vous paiera la facture de réparation.
Je m’installai en face d’elle et commençai à griffonner.
— Ça, c’est pour votre matériel. Mais vous, à part les écorchures, ça va ?
J’agitai la main gauche.
— Un peu secoué, mais c’est pas grave.
— Montrez ! ordonna-t-elle d’un ton qui m’ôta instantanément l’idée de refuser.
Elle me fit remuer tous les doigts, ouvrir et fermer la main en n’arrêtant pas de me demander si j’avais mal ou pas, à tel point que j’en vins à croire qu’elle procédait habituellement de la sorte avec les animaux. Elle me glissa un autre feuillet.
— Vous compléterez aussi ce document. Le mieux est de faire des radiographies dès demain.
— C’est bien nécessaire, tout ça ?
— C’est pour les assureurs. Faites-vous examiner le plus vite possible par votre médecin et signalez-leur tout ce qui ne va pas. Ils vous enquiquineront pendant quelques mois avec des papiers, mais dès que vous aurez signé celui par lequel vous déclarez ne plus souffrir de séquelles de votre chute, ils vous laisseront tranquille. Mais quoi qu’il en soit, ne signez pas pour qu’on vous fiche la paix. Signez quand vous êtes retapé.
Son discours chargé de poésie était si limpide que je le compris du premier coup ! Je me penchai à nouveau sur les formulaires pour les compléter.
— Vous avez beaucoup de livres ! apprécia Bob qui regardait les étagères.
— Ici, pas tellement. Nous en avons un peu partout dans la maison. Ma mère lit beaucoup. Etmoi aussi, quand j’ai le temps.
— Vous avez même des Duschmurtz. Vous aimez Duschmurtz ?
Je sentis mes poils se hérisser.
— Et vous ? demanda Florine qui maîtrisait la méthode juive consistant à répondre à une question par une autre question.
— Moi ?
Mon ami hésita. Je ricanai intérieurement en songeant que je n’étais pas seul à manquer régulièrement les bonnes occasions de me taire.
— Pas trop, non… fit Bob sans trop se mouiller.
— Hmmm…
— Mais Antoine, il n’aime pas du tout. Il dit que c’est écrit avec les pieds. Pas vrai, Antoine ?
« Enfant de salaud ! » pensai-je.
— Avec les pieds ?
Je levai les yeux. Florine me fixait sans rire et j’eus instantanément envie de foutre le camp.
— Beuh… marmonnai-je.
— Vraiment ? insista-t-elle.
« Penser à casser la gueule à cet enfoiré de Bob », notai-je mentalement dans mon agenda.
— Le premier, j’aimais bien, avouai-je en décidant de jouer la carte de la sincérité. Mais les autres…
— Les autres ?
— Ben, les suivants, ils sont moins bons. Et même pas bons du tout, si vous voulez mon opinion. C’est facile, commercial, en répétant une recette à succès ! Voilà. Je l’ai dit ! Désolé si ça vous choque, mais après tout, ce n’est que mon avis.
Je m’intéressai à nouveau aux formulaires, mais pour Florine la discussion n’était pas close.
— Et vous trouvez vraiment que c’est écrit avec les pieds ?
Je soupirai.
— J’ai sans doute exagéré, mais j’ai dit ça un jour, oui. Parfois, quand on m’agace, je force un peu le trait.
— Je vois.
Je me demandai ce qu’elle voyait, mais n’eus pas envie de lui poser la question. J’avais déjà eu des mots avec ma sœur, inutile d’essayer de me mettre à dos tout le fan-club d’Alexandre Duschmurtz.
— Je suis un peu de votre avis.
— Pardon ?
J’avais entendu, mais je n’étais pas sûr d’avoir bien compris.
— Je suis un peu de votre avis.
— Mais beaucoup de l’avis contraire, c’est ça ?
Elle sourit.
— Vous êtes drôle !
Je n’en avais pas du tout l’impression, mais comme ses patients habituels devaient être encore moins comiques que moi, je me montrai magnanime et souris à mon tour avant de continuer à remplir les formulaires.
— Je trouve que vous avez raison. Le premier est bon, mais les autres ne cassent pas des briques.
J’en ai lu quatre et ça m’a suffi.
Je hochai la tête sans lever les yeux de mes papiers. Je n’avais pas la moindre envie de parler de Duschmurtz.
— Antoine a abandonné après le troisième, intervint Bob. Mais sa sœur est mordue : elle les a tous. C’est à cause d’elle qu’il a dit que c’était écrit avec les pieds. Il lui a même dit qu’il ferait mieux que ça les doigts dans le nez !
— C’est vrai ?
— N’écoutez pas Bob, c’est un blagueur.
— Un blagueur ? Ce n’est pas moi qui ai lancé le pari !
— Oh ! Ça va !
— Mais non ! Toi qui souhaitais obtenir d’autres avis, tu pourrais demander à Mademoiselle de lire ton manuscrit, si elle en a le temps, et…
— Laisse tomber, Bob !
Florine compléta les parties qui concernaient l’entreprise familiale, puis détacha les feuillets autocopiants et me tendit ceux qui me revenaient.
— Vous n’habitez pas tout près !
— Une vingtaine de kilomètres, à tout casser.
— Ne cassez plus rien, c’est préférable ! jeta-t-elle en ouvrant de grands yeux. Je vais vous reconduire.
— Vraiment ?
— À moins que votre ami ne décide de vous prendre en croupe, évidemment !
Elle avait dit ça si sérieusement que je me demandai si elle le pensait ou si c’était sa manière de pratiquer l’humour vache.
— Évidemment ! appuyai-je en jetant à Bob un regard narquois.
La jeune vétérinaire insista pour me prêter des chaussettes propres et sèches et une paire de bottes en caoutchouc au moins trois tailles trop grandes. Les hommes de la maison étaient sacrément bien bâtis !
— C’est à peu près votre pointure, dit-elle sans se démonter pendant que mon copain se tenait les côtes. Pour faire le trajet jusque chez vous, ça conviendra.
Quand je traversai la cour en trimbalant un sac en plastique contenant mes chaussures et chaussettes mouillées, je me sentis complètement ridicule dans mon équipement de cycliste et avec mes jambes maculées de mercurochrome. Les bottes faisaient « ploc ! ploc ! » sur les pavés. Par vengeance mesquine, je laissai Bob se débrouiller pour hisser les deux vélos dans le coffre du 4×4 de la vétérinaire, pendant que je m’installais sur le siège du passager.
— Vous écrivez, alors ? demanda Florine en lançant le gros véhicule sur la nationale.
— Oh ! Une connerie… marmonnai-je.
— Pas du tout ! insista Bob depuis la banquette arrière. Moi, je trouve ça chouette !
— C’est pas ce que tu dis d’habitude !
— Faut bien t’aiguillonner un peu, non ? Il faut te mettre la pression pour que tu avances !
Il se pencha par-dessus le dossier de la conductrice.
— Il a fait un pari.
— Bob ! fis-je. Tu peux pas la boucler ?
— Mais non ! Y a pas de mal ! Raconte toi-même, si tu ne veux pas que je le fasse !
Je soupirai une fois de plus.
— J’ai fait un pari idiot avec ma sœur qui me gonflait avec Duschmurtz. J’ai dit que j’étais capable d’écrire un meilleur roman que les derniers de sa vedette. Elle m’a pris au mot et m’a mis au défi d’y réussir en moins de six mois. Il y a vingt-quatre bouteilles de champagne en jeu et c’est mon beau-frère qui servira de juge, assisté de deux de ses collègues.
— Son beau-frère est prof de lettres. Il a écrit des bouquins sur l’usage de la langue française.
— Et vous en êtes où ?
— Aux relectures et corrections. Bob me donne son avis quand je le lui demande. Je dois remettre mon texte samedi à vingt-trois heures, dernière limite.
— Et à votre avis, Bob, c’est bien ?
— Mieux que Duschmurtz, il me semble. Mais je suis sans doute de parti-pris.
— Et votre juge-arbitre, il sera intègre, vous croyez ? Parce que sans ça vous êtes mal embarqué.
Je me remémorai une récente fin de soirée, après un repas chez mes parents où nous nous étions copieusement goinfrés en famille. J’étais allé faire quelques pas au jardin en poussant devant moi les signes avant-coureurs d’une hausse imminente de mon indice de masse corporelle et, quelques minutes plus tard, Charles et son fumet de cigarillo m’avaient rejoint sous les étoiles.
— Alors, t’en es où ?
Il avait posé la question d’un ton détaché, mais je n’étais pas dupe.
— J’avance.
— Mais encore ?
Comme je gardais le silence, il avait insisté, mais à voix basse :
— Tu seras prêt à temps ?
— Tu rigolerais, que je me plante !
— Pas du tout.
— Ouais… Et je suis obligé de le croire ?
— Non. Mais je vais te faire une confidence quand même…
J’avais vu rougir le bout de son cigarillo et m’étais montré reconnaissant envers la légère brise qui avait emporté la fumée loin de mes narines.
— Duschmurtz, ce n’est pas si bien que ça ! avait-il déclaré en se penchant vers moi.
— Tu ne m’apprends rien.
— Je veux dire que moi aussi, je trouve que Duschmurtz n’est pas si bien que ça.
— Et je suis obligé de croire ça aussi ?
— Bien sûr que non ! Je t’avoue ça pour que tu comprennes que les dés ne seront pas pipés. Je me suis proposé pour jouer les arbitres et je compte le faire avec un maximum d’intégrité. Mes collègues y veilleront, de toute façon. Et quel que soit le vainqueur, il a été convenu que nous, les juges, nous recevrons notre part de champagne.
— Oui, mais il s’agit de ta femme.
— Ne sois pas ridicule, Antoine ! C’est juste un pari. Si elle gagne, c’est tant mieux ; et si elle perd, ça n’aura rien d’humiliant. Entre nous, je serais content que tu réussisses. Crois-le ou non, mais c’est comme ça.
J’avais gardé le silence pendant que nous faisions quelques pas entre les parterres de rosiers. Les dernières paroles de Charles m’avaient ébranlé. À vrai dire, ses soudaines confidences ne m’avaient surpris que par leur côté tardif. Mon avis était sans doute biaisé, mais je n’avais vraiment pas,compris, quelques mois auparavant, pourquoi Charles Chereau, professeur de littérature et auteur de
plusieurs ouvrages sérieux sur l’usage de la langue, avait tout à coup pris la défense d’un Alexandre Duschmurtz. Évidemment, il n’avait pas voulu contrarier ouvertement ma sœur, mais ça n’expliquait pas tout.
— Tu avais un peu raison, quand tu disais que son premier bouquin était bon.
— Ah oui ?
— Mais de là à prétendre que les suivants ont été écrits avec les pieds…
— Ne revenons pas là-dessus, s’il te plaît. C’est déjà assez difficile comme ça !
— Tu peux abandonner, si ça te pèse, avait-il suggéré en riant.
Il savait que je n’en ferais rien. Mon orgueil était bien supérieur au prix de vingt-quatre bouteilles de champagne de grande marque.
Une voix toute proche me rappela à la réalité :
— Vous ne répondez pas, constata Florine. C’est un aveu.
— Je ne crois pas que ce sera un problème. Si c’est bon, ils l’admettront. Le problème, c’est que j’ignore si c’est bon. Bob me rassure régulièrement, mais…
— Mais c’est votre copain. Et c’est un seul avis.
Nous arrivions près de chez moi.
— C’est par là ! dis-je soudain.
— Oui, j’étais distraite.
Elle engagea le gros 4×4 dans le quartier résidentiel.
— Si ça vous intéresse, je peux vous donner le mien, proposa-t-elle.
— Heu… votre quoi ?
— Mon avis.
— Votre avis ?
— Je connais Duschmurtz.
— Personnellement ? ironisa Bob.
— J’ai couché avec lui.
Il y eut un silence, puis l’air narquois de la vétérinaire nous rappela que sa famille cultivait l’humour pince-sans-rire tout autant que la terre à bœufs.
— Il me reste très peu de temps, objectai-je. C’est un bouquin de quatre cents pages environ.
— Je lis très vite.
— Oui, bien sûr, mais… heu…
— Oui ?
— Pour avoir un avis précis, il vaut mieux lire lentement, prendre des notes… Non ?
Florine se mit à rire. Pour la première fois depuis notre rencontre.
— Je n’ai pas l’intention de vous critiquer ni de corriger votre manuscrit. J’en serais parfaitement incapable. Ce que je vous propose, c’est de le découvrir comme je le ferais pour un Duschmurtz ; et de vous dire si j’ai bien compris le roman et si je l’ai aimé. Un avis de lectrice, tout simplement.
— Je ne voudrais pas vous donner du boulot, et…
— Lire est un plaisir quand le livre est bon. Si ça vous ennuie, je ne vous forcerai pas. Et si ça m’ennuie, je ne me forcerai pas non plus.
Je ne répondis pas immédiatement, car nous arrivions en face de l’immeuble où je résidais.
— Vous habitez ici aussi ? demanda-t-elle à Bob.
— Un peu plus loin. Je ferai le reste à vélo, merci.
Nous déchargeâmes nos bicyclettes et remerciâmes la jeune femme.
— C’était la moindre des choses.
— Vous voulez… heu… vous venez prendre un verre ?
— Ne vous mettez pas en peine pour moi.
Je le lui avais proposé de manière si chaleureuse qu’elle dut comprendre que c’était uniquement par politesse.
— Oh ! J’ai encore vos bottes ! Je vais vous les rendre.
— Ce n’est rien. Nous en avons d’autres.
— Je n’ai que quelques pas jusque chez moi.
— Ce n’est rien, vous dis-je. Je vous les échange.
— Les échanger ?
— Contre le droit de lire votre roman.
Elle paraissait tout à fait sérieuse et je me demandai si c’était une nouvelle manifestation d’humour agricole. Alors que je me mettais à rire, elle farfouilla dans son 4×4 et en sortit un bout de carton qu’elle me tendit après y avoir griffonné quelques mots.
— Voilà mon adresse courriel. Envoyez-moi votre fichier et je vous donnerai mon avis dans les quarante-huit heures. À bientôt !
Elle grimpa dans le véhicule et démarra sur un coup de klaxon et dans une bouffée de diesel. Nous vîmes sa main potelée s’agiter par la vitre baissée, puis l’engin disparut dans une rue adjacente.

Nous avions rangé les bicyclettes dans le garage de l’immeuble et nous étions retrouvés dans mon appartement pour nous désaltérer.
— T’as un ticket avec la vétérinaire ! me lança Bob.
— Arrête tes conneries !
— Je suis sérieux. Pourquoi crois-tu qu’elle a tant insisté pour le bouquin et pour te laisser les bottes ? C’est pour te revoir.
— Ouais ? Eh ben, c’est raté ! Elle ne le lira pas, mon roman ! Je n’ai pas besoin de son avis.
Déjà que j’aime pas les grosses…
— Tu as tort.
— Oh ! Toi, de toute façon, tu sauterais sur n’importe quoi ! Même sur une de cent kilos.
— N’exagère pas. Elle ne fait pas tout ça. Vingt ou trente de moins, au bas mot.
— Et si ça se trouve, elle est mariée.
— Elle ne porte pas d’alliance.
— Tu sais bien que ça ne veut rien dire ! Avec son boulot, c’est sans doute préférable, vu les endroits où elle doit mettre les mains.
Je l’imaginais bottes aux pieds dans une étable, s’affairant de vaccins en vêlages ! Je pris la carte qui traînait sur la table du salon et la poussai dans la direction de mon copain.
— Mais si elle te plaît, tiens ! Je te la laisse volontiers. T’as ses coordonnées.
Il promena sur le bristol un regard distrait.
— C’est pas la peine, tu sais. C’est toi qui l’intéresses. Pas moi.
Je récupérai le carton et le déchirai en menus morceaux que j’allai jeter dans le vide-ordures.
— Voilà. Affaire classée.
Bob termina son verre et se leva.
— Je me taille. Dès que t’as fini avec tes corrections d’adverbes, tu peux m’envoyer le fichier. Je ferai une dernière lecture le plus rapidement possible. Comme ça, si je vois encore quelque chose qui cloche…
— Te casse pas la tête avec ça. T’es pas obligé. C’est déjà bien, tout ce que tu as fait.
— Crois-tu ? Je suis intéressé. J’adore le champagne, ne l’oublie pas !
Le soir même, je terminai mes modifications et transférai le bébé sur la boîte courriel de Bob. Il était plus de vingt-trois heures, j’étais lessivé, j’avais mal au crâne et la seule pensée d’avoir à me lever le lendemain à six heures pour aller bosser acheva de me saper le moral. J’avalai deux cachets d’aspirine avant de me mettre au lit en projetant de consacrer la matinée du lundi à me faire examiner et radiographier. Avec un peu de chance, je serais dispensé de boulot pour toute la semaine.

Je passai une mauvaise nuit. Je rêvai que je courais à travers champs, pieds nus dans des bottes en caoutchouc beaucoup trop grandes pour moi et poursuivi par un troupeau de vaches en furie.
L’une d’elles finissait par m’encorner et me piétiner. À l’hôpital où j’étais immobilisé avec une jambe dans le plâtre, ma sœur venait me rendre visite et m’offrait toute sa collection de romans d’Alexandre Duschmurtz. Elle s’en allait ensuite avec Charles, son mari, et Bob, mon pote, pour une dégustation de champagne. Je devais alors subir les assauts d’une infirmière à carrure de docker qui voulait absolument m’administrer une piqûre avec une seringue de la taille d’un biberon.
Contrairement à ce que j’espérais, les médecins me déclarèrent bon pour le service malgré mes courbatures et mon manque d’énergie. Il est vrai qu’un travail de bureau n’a rien de commun avec la manipulation d’une pelle et d’une pioche, et j’aurais eu tort de me plaindre.
Je ne touchai que très épisodiquement à mon manuscrit, attendant les dernières impressions de Bob. Il me donna un coup de fil le jeudi soir.
— J’ai rien vu de contraire, me déclara-t-il aussitôt. Mais il m’est venu une idée…
— Une idée ?
— Oui. Un truc idiot, qui ne change pas grand-chose à l’intrigue de ton roman, mais ajoute un peu de peps du côté des personnages.
— Qu’est-ce à dire ?
— Je ne sais pas si… Bon, c’est pas énorme, bien sûr, mais si ça te botte, tu devras apporter quelques modifications à divers endroits. Beaucoup de petites retouches, en réalité.
— Si tu m’expliquais, je verrais, oui !
Il me fit part de son idée, et je dus bien reconnaître qu’elle valait la peine de s’y attarder. Mentalement, j’évaluai la quantité de travail qu’elle imposerait : peu en volume, mais de nombreuses rectifications, avec la menace d’en louper l’une ou l’autre, ce qui serait fâcheux ! Je lui en fis la remarque.
— C’est à toi de voir. Moi, c’était juste une idée que je lançais.
— Elle est bien, ton idée.
— Ton histoire est bonne sans ça aussi, hein !
— Oui, mais avec, ce sera mieux.
Il ne me restait plus qu’à me recoller au boulot. Il était déjà tard pour m’y mettre de suite, mais je disposais encore de la soirée de vendredi et de toute la journée du samedi. « Cool ! » pensai-je.
Si j’avais su…
Et pour commencer, la première soirée ne se passa pas exactement comme je l’avais prévu.
J’avais totalement oublié que nous fêtions le départ à la retraite de mon collègue Marcel Decheval, qui avait bien fait les choses. Nous nous étions tous retrouvés chez l’Italien ; et comme chaque vendredi, il y avait un chanteur du cru et une ambiance du tonnerre. J’avais également négligé de me méfier du vin rouge servi en pichet et qui, sur la longueur, se révèle redoutable pour la cervelle.
J’étais donc rentré chez moi, le samedi aux petites heures, avec une casquette de plomb et les yeux plus tout à fait en face des trous.
J’avais roupillé pendant des heures, n’ouvrant l’œil que pour attraper la grande bouteille de flotte et me rincer le gosier. C’est sur un rappel à l’ordre vraiment insistant de ma vessie que je secouai ma gueule de bois et avalai trois tasses de café et deux verres d’eau avec le reste de mes cachets d’aspirine. La tête, ce n’était pas ça, mais je devais absolument me mettre à l’ouvrage. Dans l’espoir d’un peu dissiper les dernières brumes, je sortis une demi-heure et l’air frais me fit du bien.
Il était près de quatorze heures quand j’attaquai les modifications rendues nécessaires par l’idée de Bob, et vingt heures passées lorsque je lançai l’impression du fichier.
Une minute quarante-cinq et neuf pages plus tard, mon imprimante s’arrêtait, à court d’encre. Je fouinai dans mes tiroirs à la recherche de la cartouche de réserve que j’avais récemment achetée et l’installai dans la machine. Je relançai le travail, mais l’ordinateur s’obstina à réclamer le renouvellement de la cassette vide. J’éteignis tout, redémarrai l’ensemble, me mis en quête du mode d’emploi… puis décidai d’appeler Bob.
— Faut que tu m’aides ! Mon imprimante ne fonctionne plus. Je viens de changer de cartouche, mais ça ne marche pas.
— Désolé, mais… la mienne est à sec. Déjà que je n’imprime jamais rien…
— Et merde ! Il est vingt heures trente-cinq, les magasins sont fermés. Je dois déposer les feuilles chez ma sœur avant vingt-trois heures !
— Tu peux pas lui demander un délai supplémentaire ?
— Tu rêves, Bob !
— T’as pas un voisin ou une gentille voisine qui pourrait te sortir les pages ?
— Pfff…
— T’es lourd, quand même ! Je cherche de mon côté et tu cherches du tien ; et si ça ne marche pas, tu téléphones à ta sœur pour lui expliquer le problème. Même si pour toi c’est la honte, vaut mieux faire ça que lui poser un lapin.
Dix minutes plus tard, et alors que je me débattais toujours en vain avec ma cartouche défectueuse plutôt que d’aller sonner chez les voisins, mon ami me rappela :
— Laisse-moi une heure, et je t’apporte ton texte sur papier.
— Ouah ! T’as trouvé une imprimante ? T’es un pote !
— Dis-moi merci.
— Merci, Bob ! Je t’envoie le fichier tout de suite.
— Le fichier ?
— Ben oui. Celui que je viens de terminer, avec les modifications suivant ton idée. Tu ne l’as pas encore.
— Ah ! Oui, c’est vrai. Mais t’es sûr que c’est bon ?
— Oui, oui, ne t’inquiète pas !
— T’as peut-être fait des conneries en rectifiant en vitesse… Je ne l’ai pas relu, celui-là !
— Mais non, pas de problème ! Ne discute pas, on perd du temps ! Allez, je te l’envoie.
Je me sentis soulagé et, tout guilleret, j’expédiai une bière juste après avoir fait de même avec mon fichier. Il était vingt et une heures et Bob serait bientôt là. Je calculai mentalement le temps que devrait lui prendre l’impression de cent quarante pages en A4, mais c’était difficile car j’ignorais quelle machine il comptait utiliser. J’espérai que ce n’était pas une antiquité qui exigerait plus d’une heure pour y parvenir !
J’allumai la télé et me vautrai dans un fauteuil, mais rien ne m’intéressait. Pire : il n’y avait rien d’intéressant. En commençant à faire les cent pas dans l’appartement, je me demandai pourquoi Bob traînait autant. Je résistai plusieurs fois à l’envie de lui téléphoner, mais vers vingt-deux heures, je n’y tins plus et composai son numéro. Je tombai sur sa messagerie et supposai que son portable était peut-être à court de charge. Ou alors il l’avait éteint pour être tranquille, ce qui ne m’aurait pas étonné.
J’attendis encore dix minutes, puis tentai un nouvel appel.
— Ouais ! fit Bob en criant pour couvrir le bruit de fond.
— Quel boucan !
— Ben ouais ! Tu sais pas que c’est dangereux de téléphoner en conduisant ? Et en plus c’est
interdit.
— Où t’es ?
— Dans ma bagnole, tiens !
— Je me doute bien que t’es pas aux autos tamponneuses !
— J’arrive chez toi dans moins de dix minutes avec tes papiers.
Je consultai ma montre : en partant sans retard je pourrais déposer le manuscrit avant l’heure fatidique.
J’accueillis mon copain sur le parking.
— Monte ! me dit-il.
— On prend pas ma tire ?
— T’as vu l’heure ? On file de suite chez ta soeur.
Je m’installai et bouclai ma ceinture – avec Bob, c’était plus prudent – au moment où la voiture démarrait dans un crissement de pneus. Je regardai les feuillets que j’avais ôtés du siège avant d’y poser les fesses.
— Hé ! C’est quoi, ça ?
— C’est ton manuscrit.
Une grosse agrafe maintenait ensemble les feuilles par leur angle supérieur gauche. Un pli bien
marqué et les autres coins cornés indiquaient qu’on les avait manipulées. La page de garde était
différente de celle que j’avais récemment retouchée.
— Bob ! C’est quelle version ? Y a pas mes dernières modifs !
— Désolé…
— Comment ça, « désolé » ? Je parie que t’as même pas ouvert mon message.
— J’ai pas eu le temps. Désolé, mais si tu veux respecter le délai, faudra t’en contenter.
— Arrête de te désoler ! Où t’as été pêcher ça ? Et c’est quelle version, d’abord ?
— Celle juste avant tes dernières modifications.
— C’est quand même pas toi qui as imprimé ça ?
Je vis son sourire en coin, et soudain je compris.
— Arrête-toi ! Arrête-toi immédiatement !
— On ne peut pas, tu vas être en retard !
— M’en fous !
Je tendis la main pour attraper le volant et le secouer. La voiture se mit à zigzaguer et Bob jugea plus prudent de la ranger sur le côté de la chaussée.
— Alors c’est là que t’es allé ? Chez la vétérinaire ?
— Ben ouais. Je savais qu’elle avait imprimé ton roman pour le lire.
— Mais t’es un salaud !
— Pourquoi ? Je voulais un autre avis. Elle avait déjà lu Duschmurtz, et…
— Il est bien question de Duschmurtz, tonnai-je, alors que t’as été transférer mon texte à cette patate !
— Oui, j’avais retenu son adresse courriel avant que tu ne démolisses sa carte de visite.
J’étais hors de moi. Mon pote avait abusé de ma confiance. Je défis ma ceinture, sortis de la voiture et m’éloignai à pied, la rage au ventre.
— Ne sois pas ridicule, Antoine !
— Laisse-moi !
— Mais non ! Ça change quoi à ton bouquin et à ton pari ? Tu ne vas quand même pas payer vingt-quatre bouteilles de champ’ à ta sœur simplement parce que j’ai demandé l’avis de quelqu’un d’autre ?
— De toute façon, c’est paumé ! grognai-je en m’arrêtant.
— Et pourquoi ? On n’est pas en retard. Pas encore.
— C’est de la merde, ce roman.
— Mais tu perds la boule, mon vieux ! Tu dis n’importe quoi !
Cette fois, il s’énervait.
— Laisse tomber, Bob !
— Ah ! mais non ! Tu permets que je mette mon grain de sel ? Parce que j’ai bossé aussi, moi, sur ton truc. J’y ai consacré des heures, à relire, à repérer les fautes qui t’avaient échappé, et tout ça.
Je savais qu’il avait raison, mais je n’arrivais pas à me défaire de ma frustration.
— C’est pas la bonne version ! La dernière est meilleure. T’avais eu une sacrément chouette idée, et elle n’est même pas dans ce tas de merde.
— C’était pas mon idée, Antoine.
— Non ?
— C’était la sienne.
Je ne répondis pas. C’était tellement évident ! Sans y songer vraiment, c’était comme si je m’y étais attendu, à partir du moment où j’avais appris qu’il avait fait parvenir mon manuscrit à la vétérinaire.
— Florine aime bien ce que tu as fait, Antoine.
— Florine ! ma gaussai-je. Tu l’appelles par son prénom, en plus !
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ? T’es jaloux ?
Je haussai les épaules.
— T’es ridicule, Bob ! J’en ai rien à battre, de cette fille de ferme.
— Bon, OK. Alors, si t’en as rien à battre, t’as rien à battre non plus de ses petites idées que tu as ajoutées dans ton manuscrit, non ? Et tu vois, ça tombe bien : c’est la bonne version que tu as là.
Celle rien qu’avec tes petites idées à toi.
Je regardai les feuillets que je tenais en main et que j’avais enroulés nerveusement.
— Elle est dans un triste état, ma bonne version.
— Ils s’en contenteront !

Une fois de plus, j’étais parti joyeusement pédaler pour diluer ma nervosité. En revenant près de l’immeuble, mon attention se porta sur une grosse voiture stationnée quelques mètres plus loin.
Quelque chose me suggérait que ce 4×4 ne m’était pas totalement inconnu, et j’en reçus la confirmation au moment où je mettais pied à terre devant l’entrée du garage alors que la propriétaire du véhicule quittait un bâtiment voisin. J’aurais préféré éviter cette rencontre, mais il m’était impossible de m’esquiver sans me montrer grossier, d’autant plus que j’avais complètement négligé de restituer à qui de droit la paire de bottes qui m’avait été obligeamment cédée. J’appuyai ma bicyclette contre le volet pendant que Florine rangeait sa mallette, et nous nous retrouvâmes à mi-chemin, sur le trottoir, pour échanger les politesses d’usage.
— Comment allez-vous ? s’enquit-elle.
Je ne pus m’empêcher de sourire. Les vétérinaires n’ont pas le réflexe des médecins, qui évitent toujours de vous poser cette question en dehors des heures de consultations.
— Bien. Plus de bobos et mon vélo est réparé.
— Je suis ravie que tout s’arrange.
— J’ignorais que vous aviez de la clientèle dans le quartier…
— Des chats et des chiens. Il n’en manque pas.
Les circonstances de notre première rencontre m’avaient mis en tête quelques idées préconçues.
— Oui, c’est vrai. Je suis stupide. Je vous imaginais surtout vous occupant des animaux de ferme.
— Je soigne aussi parfois les cyclistes en perdition…
Si elle n’avait pas souri malicieusement en disant cela, j’aurais sans doute pu me vexer, mais Florine ne m’en laissa de toute façon pas le temps, car elle enchaîna sur une question à laquelle je m’attendais un peu.
— Et votre pari ?
L’impression me vint immédiatement qu’elle devait être au courant.
— Bob ne vous a rien dit ?
— Touché ! admit-elle. Mais je présume qu’il ne vous a pas avoué m’avoir mise dans la confidence.
— Non, en effet.
— Je suis désolée. Je ne désirais pas être indiscrète, mais j’aime beaucoup ce que vous avez écrit, alors j’ai insisté pour être tenue au parfum. Voilà.
— Ne vous en faites pas. C’est moi qui aurais dû…
Je marquai soudain un vif intérêt pour la pointe de mes chaussures.
— Je… je voudrais vous dire… J’ai oublié de vous rendre les bottes.
— C’est sans importance, puisque je vous les avais échangées contre le droit de lire votre manuscrit.
Il valait mieux la regarder, même si c’était embarrassant. Je ne pouvais pas me conduire comme un goujat.
— J’aimerais bien vous parler, mais… pas sur ce trottoir. Si vous aviez un peu de temps pour moi…
— Pourquoi pas ? Mais pas tout de suite, parce que j’ai encore une visite programmée, dans le quartier. Dans une heure, environ, si ça vous convient…
— Bien sûr.
Je la regardai démarrer, répondis à son signe de la main puis m’en allai ranger ma bicyclette.
Regagnant mon appartement, je m’assurai que le réfrigérateur était bien pourvu en boissons, m’offris une douche et un bon coup de peigne, tout en me demandant pourquoi cette idée m’était venue d’inviter Florine chez moi. Bien sûr, j’avais des choses à lui expliquer, je devais aussi la remercier pour ses encouragements et ses suggestions, mais j’aurais pu le faire dans la rue.
« Non, pensai-je. J’aurais manqué de savoir-vivre. »
Je venais de terminer de m’habiller lorsque la sonnette de l’entrée retentit. Ça ne faisait pas une heure, mais j’ouvris sans réfléchir.
— Alors, vieux ? Ça gaze ?
— Bob !
— Ben oui, Bob ! T’as l’air surpris !
— Heu…
— Je dirais même plus : t’as l’air vachement surpris. Je dérange, c’est ça ? fit-il soudain à voix basse en essayant de voir derrière moi. T’as de la visite ?
— Non, non…
Il regarda mes cheveux humides, puis plissa les yeux vers mes vêtements propres.
— J’ai compris : tu attends quelqu’un. C’est ça que tu t’es refait une beauté. Ou alors, tu vas sortir.
Et sans moi, en plus.
Il fallait que j’improvise, parce que je ne tenais pas du tout à ce que Bob soit présent à l’arrivée de Florine !
— Oui… j’allais sortir.
— Je vois. Elle est bien ?
— Heu…
— Ça ne me regarde pas, c’est ça ? Oui, évidemment, puisque tu sors sans moi.
Je consultai ma montre : il me restait moins de dix minutes pour me débarrasser de mon copain si je ne voulais pas me taper la gêne de ma vie. Je mis mes chaussures.
— J’ai compris : il vaut mieux ne pas insister ! soupira Bob. De toute façon, je passais juste pour voir où tu en étais. Tu as essayé avec les espaces insécables, comme je te l’ai suggéré ?
— Hein ? Ah ! Oui, oui, c’est fait.
— Et comme ça, tout est bien aligné, non ?
— Oui, c’était bête comme chou, mais fallait y penser ! m’exclamai-je en enfilant ma veste.
— Ouais. C’est bête comme chou, comme tu dis. Quand on justifie le texte, les espaces sont étirées, et c’est parfois moche avec les dialogues. En mettant une insécable entre le tiret et la première lettre, cette espace-là garde sa largeur d’origine.
— Oui, c’est bien. Merci pour le tuyau !
— Et t’as trouvé, pour les coupures de mots ?
— Je dois encore faire des essais. Si ça ne marche pas, je corrigerai au coup par coup.
Je décrochai mes clés et poussai Bob sur le palier.
— T’es à la bourre, on dirait !
— Heu… Un peu, oui.
La porte bouclée, je m’élançai dans l’escalier. À l’instant où j’ouvris la porte, je trouvai devant moi Florine, qui levait l’index vers la rangée de boutons de sonnette.
— Oups !
— Vous m’avez vue arriver ! Oh ! Bonsoir, Bob.
— Heu… Bonsoir, Florine.
— Vous… vous sortiez ?
« Et merde ! m’exclamai-je intérieurement. Merde et remerde ! »
— Oui, c’est pas de chance ! lança mon copain.
— Non, rectifiai-je. C’est lui, qui sort. Je le raccompagnais sur le seuil.
— Ah ! Mais pas du tout ! C’est toi-même qui…
— Bob !
— Ah ! J’ai compris : je dérange ! ricana mon copain.
— Mais… mais non ! Pas du tout !
« Songer à étrangler Bob, un de ces jours », notai-je mentalement dans mon agenda pendant que Florine nous regardait sans comprendre.
— C’est peut-être moi qui dérange, risqua-t-elle.
— Mais… mais non ! Pas du tout ! répétai-je stupidement.
— Si personne ne dérange, ça tombe bien ! s’exclama Bob, hilare. Tu nous offriras bien un verre, non ?
« Avant de l’étrangler, le ligoter et lui arracher un par un les poils du nez ! » ajoutai-je dans mon agenda virtuel.
— Oui, pourquoi pas ? grinçai-je.
— Mais non, je plaisante ! Je dois rentrer chez moi. Amusez-vous bien ! jeta-t-il en m’envoyant une claque dans le dos.
Je crus également distinguer un clin d’œil à Florine, mais c’était peut-être un effet de mon imagination.
Bob nous planta là tous les deux, grimpa dans sa voiture et démarra en klaxonnant. Florine me regarda bizarrement.
— Excusez-le… bafouillai-je.
— Pourquoi ?
Elle affichait un air étonné et je me demandai si elle n’était pas en train de me tester.
— Il était surpris de vous voir et… et… il s’imagine sans doute certaines choses.
— Vous croyez ?
— Heu…
— Vous n’aviez pas eu le temps de le prévenir de mon arrivée, alors ?
Cette fois, je perçus tant d’ironie dans ses paroles et son regard que je ressentis l’urgent besoin de m’échapper.
— C’est… Oh ! Entrons ! Je vous expliquerai !
Je ne savais pas du tout ce que j’allais lui expliquer, mais il fallait absolument que j’oriente la conversation vers un sujet moins embarrassant. À l’évidence, elle avait deviné ce qui s’était passé et je n’avais pas de quoi être fier. Elle ne paraissait pas vexée, mais l’air narquois qu’elle avait affiché était une forme de vengeance qu’elle tirait de ma confusion. Je la guidai jusque chez moi et lorsque nous eûmes accroché nos vestes au portemanteau, je lui proposai un rafraîchissement, mais elle ne me laissa pas le temps d’énumérer ce que je pouvais lui offrir.
— Un grand verre d’eau !
— Vous… vous voulez seulement ça ?
— Pour commencer, certainement. Je meurs de soif !
— Oui, bien sûr.
— Vous souhaitiez me parler, n’est-ce pas ?
Je lui jetai un regard craintif, mais elle ne semblait pas préparer de coup fourré.
— Oui. C’est au sujet de mon roman.
— Je dois vous féliciter. Il est vraiment très bon.
— Et moi, vous remercier.
— Me remercier ? Et pourquoi donc ? Parce que je vous ai dépanné en donnant à votre ami les
feuilles que j’avais imprimées ? C’est peu de chose.
— Il n’y a pas que ça…
Elle leva les sourcils.
— Vous avez fait de chouettes suggestions. J’ai regretté de n’avoir pas pu remettre à mon beau-frère la toute dernière version, qui est bien meilleure grâce à vos idées.
— Vraiment ?
— Oui, sans aucun doute. Vous savez que mon roman va être édité ?
— Vous m’en voyez ravie !
Était-elle vraiment surprise ou jouait-elle la comédie ?
— Ce sera dans sa dernière version, si vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que je… heu… profite de vos suggestions.
— Les droits seront exorbitants !
J’en restai bouche bée. Cette fois, elle ne put s’empêcher de rire de ma mine pitoyable.
— Antoine ! Vous n’allez pas croire ça, quand même !
— Heu…
— C’était bien peu de chose. Je suis ravie de vous avoir un peu aidé.
Son sourire était chaleureux, honnête. Je compris qu’elle passait l’éponge sur le récent incident.
— En réalité, je vais m’autoéditer. C’est du boulot, mais je suis en bonne voie.
Elle fronça les sourcils.
— Et ça marche, ça ?
— Tout dépend essentiellement de la promotion, de la distribution. Mon beau-frère a ses entrées chez de nombreux libraires. Avec ses recommandations, je devrais pouvoir mettre pas mal d’exemplaires en dépôt ici et là.
— C’est un atout. Et vous pourriez aussi organiser quelques séances de signatures, non ?
— Probablement.
— Je pourrai être votre première cliente ?
— Vous plaisantez ! Pour vous, ce sera en cadeau ! Et si vous avez bu assez d’eau, j’aimerais vous offrir un peu de champagne. J’en ai quelques bouteilles en réserve, à présent.

Pour la vingt ou trentième fois, je saisis mon téléphone portable et en ouvris le répertoire. Et pour la vingt ou trentième fois, j’arrêtai le défilement sur un prénom : « Florine ». Depuis trois jours, je faisais régulièrement ce geste, mais n’avais encore pu me décider à pousser sur la touche d’appel. J’avais toujours en tête le souvenir de la soirée que nous avions passée ensemble, chez moi, à bavarder et à boire du champagne, et depuis lors je ne cessais de me répéter, comme Bénabar dans sa chanson : « vade retro téléphone ».
Bob m’avait abondamment chambré à ce sujet, mais avait fini par admettre que je ne lui mentais pas : il ne s’était rien produit. Du moins, pas dans l’acception usuelle de cette expression lorsqu’on évoque une soirée du genre de celle que j’avais vécue en compagnie de Florine. Il n’empêche que nous avions passé de bien agréables moments. Le champagne nous avait délié la langue, et nous avions échangé sur les sujets les plus divers avant d’aborder des questions plus personnelles, des confidences en prélude à un dénouement que nous sentions probablement déjà inévitable. « Je croyais que t’aimais pas les grosses… » avait ricané Bob. « Elle n’est pas grosse ! » avais-je répliqué.
« Elle est pulpeuse. Et puis elle est intelligente et drôle. »
Bob avait éclaté de rire : « Elle a tout ce qui te manque, en fait ! »
En souriant à ce souvenir, j’appuyai résolument sur la touche d’appel.

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BIO de Ludovic MIR par lui-même :)

C’est par une fraîche journée de février, à la fine pointe de l’aube, que naquit Ludovic Mir.
Il fallut toute la persuasion de Maman Mir pour convaincre Papa Mir que ce rejeton fripé, rachitique, braillard, au teint olivâtre et au crâne aussi velu qu’une coquille d’œuf était bien la chair de sa chair, le sang de son sang. « Il n’est pas beau mais c’est notre enfant », avait larmoyé la maman.
De très faible constitution, Ludovic contracta toutes les maladies infantiles ; et c’est lors d’une petite fête familiale que, profitant de la distraction des convives pour s’en aller écluser les fonds de verres en cuisine, le rejeton connut sa première biture ainsi qu’une vilaine chute dans les escaliers de la cave. Certains racontent aujourd’hui qu’il aurait fallu davantage que les quelques points de suture qui lui furent appliqués par le médecin de garde pour le guérir des conséquences du choc de sa boîte crânienne avec la cinquième marche.
À l’école, ses camarades le laissaient tenir le rôle du gardien de but lors des matches de football dans la cour de récréation, car c’était à ce poste qu’il se montrait le moins pénible, et il ne devait de le tenir qu’à la mansuétude de l’instituteur, qui avait horreur qu’on s’en prenne aux plus petits. Pour le malheur de Ludovic, les buts étaient tracés à la craie sur les murs, et chaque tir un peu violent lui valait une rencontre brutale tantôt avec le ballon, tantôt avec la brique, mais le plus souvent avec les deux s’il lui prenait la témérité de s’interposer. Et lorsqu’il s’en abstenait, le but inscrit lui valait à coup sûr remarques acerbes et quolibets.
Pour tenter d’endurcir son gamin, Papa Mir lui fit connaître les joies du scoutisme, mais Ludovic n’était jamais prêt ! Il fut renvoyé de la troupe faute de pouvoir prouver que la menue monnaie qu’il avait patiemment mise de côté sur son argent de poche pour s’offrir lui-même le dernier Bob Morane ne provenait pas des deux troncs de l’église du village qui avaient été fracturés le dimanche précédent, peu après l’office.
Après de très longues études secondaires au cours desquelles ses différents professeurs de gymnastique abandonnèrent l’un après l’autre, malgré une ferme volonté initiale d’y parvenir, tout espoir de réussir enfin à lui apprendre à nager, à sauter plus d’un mètre en hauteur, à rester en équilibre sur une poutre et à lui faire admettre qu’une galipette n’a pas valeur de saut périlleux ; Ludovic prit la décision d’entrer dans le milieu du travail.
La loi sur les obligations de milice l’attendait au tournant ! Notre gaillard connut alors les joies de l’uniforme, de la marche au pas, de la ration de combat et de la piste d’obstacles. Il connut aussi les suppressions de permissions qu’entraînent inévitablement la perte du fusil, le manque de cirage sur les godasses et le refus de grimper au mur d’escalade. C’est là également qu’un sergent-instructeur découvrit que, contrairement à ce qu’il avait toujours cru, menaces, punitions et réprimandes sont parfois impuissantes face à l’entêtement à n’apprendre ni la brasse, ni le crawl. De toute façon, comme le disait Ludovic, « il n’était pas dans la marine ».
Enfin démobilisé, le jeune Mir – qui n’était déjà plus si jeune au demeurant – s’offrit une virée mémorable d’une semaine entière au cours de laquelle il perdit sa carte d’identité, son pucelage et ce qui lui restait de sens des réalités.
Ayant trouvé un petit boulot peinard, Ludovic passe le plus clair de son temps – lorsqu’il n’est pas assis sur un banc public, masqué par un journal et des lunettes fumées pour avoir l’air d’un agent secret en mission spéciale – à écrire des sottises sur son ordinateur et à les faire imprimer pour se donner l’illusion qu’il est enfin quelqu’un.

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8 réflexions au sujet de « Voici la nouvelle classée 3ème du Concours de Nouvelles 2011 »

  1. Annie David

    :D Ludovic Mir a trouvé notre considération. Un tel talent pour nous emmener ailleurs mérite d’être mis en lumière. Vive la Belgique, qui décidément place un gagnant dans chacun de nos concours !

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  2. brinet

    Bonjour,
    Encore une nouvelle qui m’ a énormément plu. C’est bizarre, plus les auteurs arrivent en fin de peloton, et plus je leur trouve du talent. J’ai passé un bon moment.Félicitations.
    Cordialement

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  3. Isabelle

    Bonjour,
    Je découvre seulement maintenant la fonction « commentaire » de TBE, et je voulais dire à Ludovic tout le bien que j’ai pensé de sa nouvelle : le fil de l’histoire est très intéressant, et j’ai beaucoup apprécié l’humour de cette histoire.
    Merci à vous pour ce bon moment !

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  4. Ludovic Mir

    Merci, Isabelle ! C’est sympa !
    Bonne continuation dans votre passion pour l’écriture.
    Merci aussi à Annie et à Brinet qui m’ont laissé un petit mot gentil.
    N’hésitez pas à laisser aussi un petit mot méchant si ça vous démange : plutôt les huées et les quolibets que l’indifférence.

    Ludovic

    Répondre
  5. Ludovic Mir

    Merci pour l’encouragement !
    Je me souviens de quelqu’un qui écrivait (mais je ne sais plus très bien qui ni les mots exacts – ma mémoire me joue des tours) : « Toujours placer la barre très haut. On passe plus facilement en dessous ».

    Répondre

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